Le Gripen, cet avion qui multiplie les risques

Bernard Wuthrich berne

22 août 2012

La sous-commission estime que l’évaluation a été correcte. Elle énumère cependant des risques techniques, financiers et temporels. Des reproches sont adressés à Ueli Maurer

Gripen, nous ne suspendons pas ton vol, mais cela ne signifie pas que nous n’allons pas te clouer au sol plus tard. Tel est le message délivré hier par la Commission de la politique de sécurité du Conseil national (CPS), qui a publié le très attendu rapport de sa sous-commission sur le remplacement des Tiger.

Par 24 voix sans opposition, la CPS a décidé de transmettre ce rapport à l’ensemble du Conseil fédéral, dont il attend une prise de position d’ici à fin octobre. C’est la date prévue pour la présentation du programme d’armement 2012, dans lequel l’achat des avions de combat sera inclus. Par 16 voix (de droite) contre 9 (de gauche), la commission a renoncé à suspendre le processus d’acquisition jusqu’à ce que les risques identifiés dans le rapport aient été écartés.

Présidée par le conseiller national et pilote Thomas Hurter (UDC/SH), la sous-commission constate en premier lieu que «le processus d’évaluation technique du Gripen a été effectué correctement». Voilà qui écarte d’un coup d’aile les reproches formulés dans une lettre anonyme, dont les auteurs ont été soupçonnés de voler pour le Rafale français concurrent. Le rapport de 36 pages rappelle cependant que le Gripen a été évalué comme le moins performant des trois appareils en compétition, et a obtenu la mention «juste satisfaisant». Le Rafale et l’Eurofighter avaient été mieux notés.

Pour le reste, le document énumère une «liste de risques financiers et techniques et de problèmes de calendrier que le Conseil fédéral devra clarifier d’ici à la publication du programme d’armement», résume Thomas Hurter. Il précise que c’est bien le Conseil fédéral dans son ensemble et pas uniquement le chef du Département de la défense, Ueli Maurer, qui devra prendre position. Un geste de défiance envers le ministre UDC? Ni la présidente de la CPS, Chantal Galladé (PS/ZH), ni Thomas Hurter ne répondent à cette question. Le rapport montre cependant que des défauts de communication sont mis au passif du conseiller fédéral et de son entourage. Ainsi, la sous-commission n’a appris que ce printemps – alors que les responsables le savaient depuis 2009 – que l’appareil que la Suisse comptait acheter était de type E/F et non le modèle précédent C/D. «On nous avait pourtant certifié que le modèle E/F n’entrait pas en ligne de compte», se souvient Thomas Hurter.

Autre reproche adressé à Ueli Maurer: la manière dont la communication s’est faite a laissé penser aux concurrents de Saab Gripen, que c’est «l’avion doté des meilleures qualités techniques qui serait sélectionné» alors qu’on savait déjà que «le prix jouerait un rôle aussi important dans l’offre». La sous-commission reproche encore au conseiller fédéral d’avoir laissé croire aux constructeurs du Rafale et de l’Eurofighter qu’ils pourraient faire une nouvelle offre lors d’une conférence de presse en février. «La communication du Conseil fédéral a péché par manque de clarté et donné lieu à des malentendus», condamne le rapport. Ueli Maurer rejette ce reproche (lire ci-dessous).

La CPS ne recommandant pas l’interruption de l’exercice, elle attend désormais des réponses à ses questions, car le Gripen est l’appareil qui comporte le plus de risques. Ils sont de trois natures. Premièrement, la technique. Des doutes sont émis sur la «capacité opérationnelle» du Gripen E/F, qui n’a pas pu être testé en vol. 98 améliorations techniques ont été demandées et le développement de l’appareil flotte dans un nuage d’incertitudes.

Deuxièmement, le risque financier. Le prix d’achat des 22 appareils a été fixé à 3,126 milliards de francs. Ueli Maurer jure que le budget sera respecté. Thomas Hurter fait cependant remarquer que «les frais de développement du Gripen n’ont fait l’objet d’aucun examen».

Il s’agit notamment de s’assurer que, pour respecter le coût de production prévu, la Suède se dotera de son côté de 60 à 80 avions du même type. Les coûts d’exploitation n’ont pas pu être estimés, souligne-t-il. Et la décision suédoise n’est pas prise.

Or, les deux pays s’observent. Les deux parlements doivent avaliser la décision d’achat des Gripen E/F. Mais la sous-commission n’est pas au clair: elle n’a pas pu déterminer «si c’est la Suisse qui attend un signal de la Suède pour procéder à l’acquisition ou le contraire». Ce doute devra être levé. La première Chambre du parlement suédois doit se prononcer le 20 septembre, l’autre en décembre. La CPS attend par ailleurs de la Suède qu’elle accorde une garantie d’Etat concernant le développement, le coût et la livraison du nouvel appareil.

Il y a enfin les risques du calendrier. La Suisse espérait recevoir son premier engin en 2016. On parle désormais de 2018. Mais la Suède prévoit de son côté 2020 ou 2022. Or, relève Thomas Hurter, on se rapproche doucement du calendrier de remplacement des F/A-18, qui datent des années 90. Ce qui ne serait pas forcément problématique dans la mesure où cela permettrait de rediscuter globalement des besoins réels de l’aviation militaire suisse.

La sous-commission s’est aussi penchée sur les commandes compensatoires que les trois avionneurs se sont engagés à négocier avec les entreprises suisses. Elle constate que le programme de 2,2 milliards de Saab Gripen ne satisfait pas complètement le critère de la répartition régionale. Parce que Ruag et Pilatus se taillent la part du lion: le premier réalisera le montage final du Gripen (un milliard) et le second vendra des avions d’entraînement PC-21 pour 600 millions. De quoi faire grincer dans les PME, notamment romandes.

Les décisions de la CPS ont été accueillies diversement. Le président de la Société suisse des officiers, Denis Froidevaux, se réjouit de voir que «les procédures ont été respectées», contrairement à ce que disaient les dénonciations anonymes. Mais «le Conseil fédéral doit mettre en place une politique de gestion des risques et de communication cohérente», commente-t-il.

Devant le parlement, la partie s’annonce difficile. Le PS et les Verts ont confirmé mardi qu’ils s’opposaient à cet achat, qui menace d’autres investissements dans l’énergie, la formation ou des transports. Les partis de droite soutiennent le remplacement des Tiger, mais pas à n’importe quel prix. Les risques sont qualifiés de «considérables» par le PLR et par le PDC, qui attendent des précisions sur la prise en charge des frais de développement par la Suède. Les critiques du rapport à l’égard d’Ueli Maurer mettent l’UDC dans l’embarras.

Source: Le Temps

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