Le contrat Rafale égyptien, son succès, ses zones d’ombre

15/02/2015

C’est de bonne guerre : les politiques se sont arrogé tout le crédit du succès du contrat Rafale. Mais se sont gardés d’éclairer ses zones d’ombre. Éclairage

Depuis le 10 février et l’annonce de sa signature, le contrat visant à fournir 24 chasseurs-bombardiers Rafale et une frégate multimissions FREMM à l’Égypte a fait l’objet d’une communication politique gouvernementale sans pareille. Et d’un étourdissant silence concomitant dans les armées. Ces dernières ont été largement associées aux efforts commerciaux des industriels, des politiques et de la direction générale de l’armement, y compris en payant ces missions sur leurs ressources, depuis une vingtaine d’années s’agissant du Rafale.

Après cette victoire commerciale, elles se réjouissent, sans avoir encore eu l’occasion de s’exprimer. La consolidation de la « base industrielle et technologique de défense » (BITD) permise par un tel contrat a tout pour les satisfaire. Pourtant, leurs analyses sont mitigées et leur satisfaction mesurée. Explications sur le volet Rafale du contrat. Nous évoquerons la vente de la frégate dans un autre article.

Qui a négocié le contrat Rafale ?

Sur ce point, la communication de François Hollande et de Jean-Yves Le Drian est très claire. Les discussions d’État à État ont été conduites à leur niveau pour la partie française. Mais la partie technique, « l’équipe de France », compte – selon l’entourage du ministre de la Défense – les trois principaux industriels concernés (Éric Trappier pour Dassault Aviation, Antoine Bouvier le missilier MBDA, Hervé Guillou pour les chantiers navals DCNS) et le cabinet du ministre. Le délégué général pour l’armement (DGA) Laurent Collet-Billon se trouvait également dans la boucle.

Côté égyptien, les discussions ont été conduites d’abord par le chef de l’État en personne, le maréchal Abdel Fattah al-Sissi, puis par une équipe resserrée autour du ministre de la Défense Sedki Sobhi. On ne sait que très peu de choses de ce contrat, mis à part ce qui a été dit par la partie française sur son montant (5,2 milliards d’euros) et son financement : la moitié apportée par l’État égyptien, qui n’a pas un sou, mais serait – selon la communication gouvernementale française – soutenu par les Émirats arabes unis et/ou l’Arabie saoudite. Cela reste à vérifier. C’est sur cette part que serait prélevé l’acompte de 10 % du contrat (500 millions d’euros) qui marquera son entrée en vigueur effective.

Quand ? Les Échos ont écrit « deux à trois semaines ». Cela reste à vérifier. Enfin, la moitié du montant du contrat serait prêté à l’Égypte par un consortium des plus grandes banques françaises. Celles-ci souscriront une assurance-export auprès de la COFACE (la Compagnie française d’assurance pour le commerce extérieur, spécialisée dans l’assurance-crédit à l’exportation, NDLR) que l’État français aurait accepté de garantir. Seul François Hollande pouvait prendre cette décision, véritable clé pour le déblocage de cette vente.

Combien d’avions seront livrés en 2015 ?

Selon nos informations, six avions seront prélevés pour le contrat égyptien en 2015 sur les chaînes de production de Dassault, dont la moitié avant le mois d’août. Le Canard enchaîné a écrit que ces trois appareils pourraient en fait être prêtés. Dassault doit fabriquer cette année essentiellement des Rafale biplaces, destinés initialement à l’instruction des pilotes et aux missions nucléaires françaises.

Dans les couloirs du ministère de la Défense, des sources estiment « imminente » une annonce pour un contrat Rafale au Qatar, pour 24 appareils. Certains de ces Rafale seraient-ils également prélevés sur la chaîne Dassault, qui doit produire 11 appareils en 2015 ? C’est possible. Personne ne communique sur le fait que les avions actuellement sur la chaîne de montage sont dotés d’équipements qui ne peuvent être exportés (communication gouvernementale, logiciels, liaisons Otan, éléments radar, etc.). Pour être vendus à l’Égypte, ces appareils doivent être « défrancisés ». Combien de temps cela prendra-t-il ?

Comment seront formés les pilotes égyptiens ?

On pourrait penser que les industriels vendant un avion se chargent de former les pilotes qui en prendront les commandes. Il n’en est rien, et l’un des principaux arguments des vendeurs consiste justement à mettre en avant le savoir-faire des militaires français qui assureront la formation des pilotes égyptiens. La « transformation » d’un pilote étranger déjà breveté sur un autre chasseur (F-16 ou Mirage 2000 dans le cas égyptien) nécessite jusqu’à 200 heures de vol, parfois un peu moins. Cette tâche reviendra donc à des formateurs français de l’armée de l’air, sans doute sur des avions français, car les industriels souhaitent livrer à leurs clients des avions au potentiel de vol intact.

Les avions de l’armée de l’air française volent environ 200 heures par an. Le calcul est simple : la formation d’un seul pilote égyptien consommera le potentiel annuel d’un pilote français (dans l’idéal 180 heures de vol par an) et d’un Rafale. Qui paiera ? Les armées n’ayant pas été associées aux négociations du contrat, elles ne le savent pas. Mais il y a peu de chances que les Rafale que le maréchal Sissi souhaite voir voler lors d’un défilé militaire en août prochain soient pilotés par des pilotes nationaux au faîte de leur formation.

Qu’en est-il des Rafale de l’armée de l’air française ?

La loi de programmation militaire (LPM) 2014-2019 prévoit la fabrication de 66 Rafale, dont 26 pour l’armée de l’air française, et 40 pour l’exportation. Onze ont été livrés l’an dernier et les Français doivent donc en recevoir encore quinze d’ici la fin de 2019. Sur les 40 destinés à l’exportation sur cette période, 24 viennent d’être vendus à l’Égypte. C’est évidemment une excellente nouvelle pour la LPM, mais il en reste 16 à vendre pour que celle-ci ne connaisse pas de nouveau problème de financement. La défense a très bon espoir que cette question soit résolue rapidement.

Quels seront les armements livrés avec le Rafale ?

C’est un point assez sensible, pour plusieurs raisons. La première, c’est qu’il semble que certains de ces armements (notamment les missiles air-air) seront prélevés sur les stocks de l’armée de l’air. Seront-ils remplacés et à quelles conditions ? Quant aux bombes guidées AASM (Armement air-sol modulaire) que produit le groupe Safran, un achat égyptien – qui reste à confirmer – serait plutôt une bonne nouvelle : manquant de client à l’export, la production de cette arme exceptionnelle de précision allait être interrompue. Les chaînes pourraient donc tourner plus longtemps. Sauf bien sûr si les Français profitaient de l’occasion pour réduire leurs propres commandes ! Affaire à suivre… Quant au dernier missile vendu avec le Rafale, le SCALP, dont la version export s’appelle le Black Shahine, c’est l’atout maître du Rafale. Ses performances soumettent cependant son exportation à sa conformité au traité MTCR, donc à son bridage.

Source : Par Jean GuisnelLe Point

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